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Octobre rose : donnez pour le sein, donnez encore davantage pour le reste

La tour Eiffel illuminée en rose pour Octobre rose
La tour Eiffel illuminée pour Octobre rose. Photo Yann Caradec, CC BY-SA 2.0.

Chaque mois d’octobre, la tour Eiffel s’habille de rose, les vitrines suivent, les entreprises s’affichent, les courses se remplissent, les ministres se déplacent. Le cancer du sein a gagné la bataille de l’attention, et il l’a gagnée à la loyale : c’est le résultat de trente ans de mobilisation de femmes et d’hommes qui ont refusé l’anonymat. Il faut le dire avant tout le reste, parce que ce que je vais dire ensuite pourrait passer pour une critique. Ce n’en est pas une. C’est un constat sur ce que l’attention fait à l’argent, et sur ce que l’État devrait faire pour que l’argent n’obéisse pas seulement à l’attention.

J’ai passé plusieurs semaines à examiner comment se répartissent les crédits publics de recherche entre les cancers, à partir des données de l’Institut national du cancer américain, la source la plus détaillée qui existe, puis de neuf pays dont la France. La question était simple : le financement suit-il le nombre de morts, le nombre de malades ou suit-il autre chose ?

Il suit aussi autre chose. Aux États-Unis, le cancer du sein reçoit 542 millions de dollars de recherche publique pour 42 700 décès annuels, soit 12 700 dollars par décès. Le cancer du poumon, qui tue trois fois plus de personnes, 125 000 par an, en reçoit 3 500 par décès. Le cancer du corps de l’utérus, 14 500 morts, en reçoit 1 400. Rapporté à ce qu’il tue, le sein est 3,6 fois mieux financé que le poumon et 9 fois mieux financé que l’utérus. Rapporté au nombre de malades, le sein et le poumon sont en revanche financés à parité, autour de 1 800 dollars par nouveau cas. C’est précisément le problème : l’incidence ne suffit pas à mesurer la charge sanitaire d’un cancer. Et l’écart ne disparaît pas quand on affine la mesure de la gravité. Aux États-Unis, sein et pancréas représentent aujourd’hui presque exactement le même nombre d’années de vie perdues (732 000 contre 716 000) mais le premier reçoit plus de deux fois plus de crédits publics de recherche par année de vie perdue.

Et le cas du sein dépasse largement le cadre américain. Dans les neuf pays étudiés, sans une seule exception, sa part dans les projets de recherche excède sa part dans la charge sanitaire ; l’écart atteint en moyenne près de sept points. Cette seule « surreprésentation » du sein explique l’essentiel de celle observée pour l’ensemble des cancers féminins : les autres cancers exclusivement féminins n’y contribuent que très marginalement.

La France ne fait pas exception, et le constat y est tout aussi net. Entre 2018 et 2022, l’Institut national du cancer et la Fondation ARC, dont les projets sont recensés par le partenariat international de la recherche sur le cancer, ont financé 1 569 projets sur les 17 cancers étudiés. Le cancer du sein en a reçu 247, pour environ 13 000 morts par an. Le cancer du poumon, première cause de décès par cancer en France avec 31 000 morts, près de deux fois et demie plus que le sein, en a reçu 142 : moins que le sein. Rapporté aux morts, le sein reçoit chez nous quatre fois plus de projets que le poumon ; rapporté aux malades, une fois et demie plus. Une fois chaque cancer confronté à ce qu’il pèse réellement en France, le poumon accuse un déficit de 14 points de part de projets, le pancréas de 5, le côlon de 3, le foie de 2. À l’inverse, le sein est excédentaire de 4 points, les leucémies de 7, le cerveau de 4. Ce n’est pas la géographie de la maladie. C’est peut-être celle de la mobilisation.

En creusant, la variable la plus fortement associée à ces écarts semble être le nombre d’associations. Le cancer du sein compte, aux seuls États-Unis, 529 organisations qui lui sont dédiées, soit une pour 80 décès. Le poumon en compte 46, soit une pour 2 700 décès. L’utérus, huit, soit une pour 1 800 décès. L’estomac, cinq, soit une pour 2 100. Cette seule variable rend compte des deux tiers de l’écart entre ce qu’un cancer reçoit et ce que son poids sanitaire représente. L’argent public va davantage là où l’on manifeste, et l’on manifeste très inégalement.

Une association de malades est une chose légitime et bienvenue. Pour autant, lorsque l’allocation de crédits se règle sur le nombre d’associations, elle ne se règle plus seulement sur un enjeu sanitaire, elle se règle aussi sur la capacité d’un groupe à se constituer, à se faire entendre et à peser. C’est la définition d’un groupe d’intérêt, et le fait que l’intérêt soit légitime ne change rien à la mécanique. Un cancer peut tuer trois fois plus et recevoir trois fois moins, notamment lorsque ses malades meurent trop vite, trop vieux ou trop jugés pour qu’une mobilisation comparable se constitue.

On manifeste moins, en particulier, pour les cancers que la société impute au malade. Le poumon, le foie, la gorge, l’estomac : tabac, alcool, malbouffe. À gravité égale, ces cancers comptent trois quarts d’associations en moins que les autres. Celui qui meurt d’un cancer du poumon n’a pas de ruban, pas de mois, pas de course. Il a un jugement.

Aux États-Unis, le cancer du corps de l’utérus est le cas le plus troublant que j’aie rencontré. Il y est le seul cancer majeur dont l’incidence et la mortalité augmentent toutes deux, année après année, quand presque tous les autres reculent. Il y tue désormais plus que le cancer de l’ovaire. Ses formes agressives progressent de près de 3 % par an sans que la recherche sache pourquoi. Il touche principalement des femmes âgées et ménopausées, et l’obésité figure parmi ses principaux facteurs de risque. Or l’obésité est aussi l’un des facteurs de risque que le public juge le plus sévèrement. Ces femmes souffrent d’un cancer beaucoup moins visible que le cancer du sein, et pourtant particulièrement mal financé : environ 300 dollars de recherche par nouveau cas, près de six fois moins que le sein.

En France, le contraste prend une autre forme. En 2023, le cancer du sein a causé 12 765 décès ; le cancer du pancréas, 13 375. Le pancréas tue donc désormais davantage que le sein en France, et sa mortalité est encore en hausse tendancielle quand celle des cancers diminue globalement. Mais entre 2018 et 2022, parmi les projets recensés dans mon étude, 247 concernaient le cancer du sein contre seulement 72 le pancréas : trois fois et demie moins, pour une maladie dont on ne réchappe qu’une fois sur sept. La différence n’est donc pas uniquement celle de la mortalité. Elle est aussi celle de la visibilité. Le premier dispose d’Octobre rose et de tout ce qui va avec — courses, rubans, illuminations, campagnes d’entreprises ; c’est un modèle vers lequel doivent tendre tous les autres. Le second dispose certes de ses associations et de journées de sensibilisation, mais d’aucune mobilisation d’une ampleur comparable.

Tous les rubans n’ont donc pas le même pouvoir. Le cancer de la prostate, 36 000 morts par an aux États-Unis, compte quatre fois moins d’associations par décès que le sein, et il est en déficit de projets en France, où les autres pays le placent à parité. Les cancers du poumon, du foie, de la gorge et de l’estomac, qui tuent tous davantage d’hommes que de femmes, sont précisément ceux dont la mobilisation associative est la plus faible.

C’est ici que la puissance publique a un rôle, et qu’elle ne le tient pas. Le propre de l’État, ce qui le distingue d’un donateur, est de pouvoir répartir selon un critère qui ne soit pas le bruit ou la passion : le nombre de morts, les années de vie perdues, les chances de guérison qui restent à gagner, la marge de recherche. Cette clé de répartition, principalement fondée sur la charge des maladies, publiée et vérifiable, n’existe pas. À sa place, il y a une présence à géométrie variable : l’État se montre davantage là où l’on se mobilise davantage. On entend, très justement, le gouvernement en octobre. On l’entend trop peu pour le pancréas, l’estomac ou d’autres cancers dont la mortalité demeure pourtant considérable. Suivre l’attention n’est pas une politique. C’est son absence.

Voilà ce que l’attention semble faire à l’argent. À enveloppe constante, un euro de plus pour le sein est un euro de moins pour le pancréas, où l’on meurt encore dans 86 % des cas cinq ans après le diagnostic. Il faut donc sortir de l’enveloppe constante et porter l’effort supplémentaire vers les cancers pour lesquels la charge sanitaire reste élevée et la mobilisation plus faible.

Je ne vous demande ainsi pas de donner moins pour le sein, bien au contraire. Je demande deux choses. Aux donateurs : donnez autant, et donnez plus pour les autres. Si vous donnez ce mois-ci, donnez aussi, et davantage, pour le cancer du poumon, du pancréas, du côlon, du foie, de l’estomac, du corps de l’utérus, de la gorge et de la prostate. Ce sont les cancers que mon étude trouve sous-financés, aux États-Unis ou en France, et ce sont aussi ceux autour desquels la mobilisation demeure souvent la plus faible. À l’État : publiez chaque année ce qui est financé, par cancer, notamment au regard de ce que chaque cancer tue, des années de vie qu’il fait perdre et des années de vie en bonne santé qu’il retranche, et expliquez les écarts. Je le demanderai à l’Assemblée.

La recherche ne se finance pas en fonction de la couleur des rubans. Elle devrait se financer en fonction de ceux qui souffrent et meurent. Octobre rose a montré que la mobilisation peut beaucoup. Il reste à ce que l’État fasse, pour ceux qui ne le peuvent pas, ce qu’il n’a pas eu à faire pour ceux qui le pouvaient.

Alexandre Allegret-Pilot
Député du Gard

Étude : Allegret-Pilot, A. (2026). The Allocation of Cancer Research Funding: Advocacy, Not Burden. Evidence from Seventeen Cancers and Nine Countries. SSRN Working Paper, 1 October 2026. Télécharger l’étude (PDF, 2,1 Mo).

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