
Du 10 au 16 août, les championnats d’Europe d’athlétisme se tiennent à Birmingham. Les réalisateurs qui les filmeront ne travaillent pas tout à fait librement. L’Union européenne de radio-télévision, entité privée mais financée par des fonds publics, leur a adressé un « guide » de vingt-trois pages leur indiquant comment cadrer les athlètes féminines : quels angles retenir, combien de temps tenir un plan, à quelles conditions user du ralenti. Les images jugées non conformes pourront être écartées des flux officiels. Ce que des millions de téléspectateurs verront d’une championne dépendra donc d’une grille rédigée à Genève.
Commençons par le mot. Tout le dispositif repose sur la notion de plan « sexualisant ». Le mot est ancien, mais le sens qu’on lui prête ici ne l’est pas. « Sexualiser » a longtemps désigné un acte délibéré : ajouter à une image des codes érotiques qui n’y étaient pas, comme le fait une publicité. Son emploi militant procède à l’inverse. Il n’impute plus une intention à celui qui ajoute, il en prête une à celui qui montre, puis à celui qui regarde, jusqu’à rendre suspecte toute image d’un corps féminin, y compris celle où il n’y a rien d’autre qu’un effort sportif. Le terme ne décrit plus, il accuse. Et comme tout procès d’intention, il est imparable : nul ne peut prouver qu’il ne pensait pas ce dont on le soupçonne. La notion n’a d’ailleurs aucune définition juridique, aucun contour vérifiable, aucun critère opposable : une athlète qui franchit une barre à deux mètres offre au ralenti une image de puissance et d’élégance ; sexualisante ou non ? Personne ne peut le dire à l’avance, et c’est tout l’intérêt du procédé. Une norme floue ne se discute pas, elle s’obéit. Elle déplace le pouvoir de celui qui filme vers celui qui juge, et il ne reste au réalisateur qu’à s’autocensurer par prudence. C’est la définition de l’arbitraire. L’inquisition n’aurait pas fait mieux.
Vient ensuite le paradoxe, et il est de taille. Ce guide prétend faire filmer les femmes comme on filme les hommes. Il fait précisément l’inverse. Aucune règle n’encadre la manière de filmer les sprinters, les perchistes ou les décathloniens : leurs muscles, leur sueur et leurs ralentis ne posent visiblement de problème à personne. Ce sont les seules épreuves féminines que l’on entoure de précautions, au motif que les compétitrices auraient besoin d’une protection dont les compétiteurs se passent très bien. Voilà une règle qui, pour combattre le sexisme, commence par traiter les deux sexes différemment. Elle fait dépendre la dignité d’une championne du cadrage d’un réalisateur plutôt que de la performance qu’elle vient d’accomplir, et traite des athlètes de très haut niveau, qui ont consacré quinze années à développer et maîtriser leur corps, comme des personnes qu’une caméra pourrait abîmer. C’est un féminisme qui, à force de vouloir protéger, finit par infantiliser. On objectera que des athlètes ont été associées à la rédaction. Deux, en effet. Cela ne vaut mandat pour aucune autre, pas plus que pour les spectateurs.
On va ici paradoxalement encore plus loin qu’une règle touchant à la tenue. Elle reste très libre, ce qui permet aux athlètes ayant un enjeu avec leur image de se vêtir différemment… ce qui est plus qu’exceptionnel : les athlètes partagent très largement la célébration du corps. Ici on va donc plus loin, on ne vient pas permettre certains ajustements vestimentaires, on vient contraindre tous les regards. Circulez, il n’y a rien à voir.
Reste le fond, plus sérieux. Ce guide ne corrige pas des images, il veut corriger une manière de voir. Il part du principe que le spectateur est un coupable en puissance qu’il convient de tenir à distance de ce qu’il regarde. Or nous avions appris autre chose. Des siècles de peinture, de sculpture et de littérature européennes ont patiemment construit une distinction que ce document efface d’un trait de plume : le regard qui admire n’est pas celui qui s’approprie. Et celui qui s’approprie ne le fait que dans son esprit, dont il reste, espérons-le, maître. Le marbre grec, les nus de la Renaissance, les bronzes de Rodin ne reposent sur rien d’autre. Un corps peut être exposé à la vue de tous sans que sa dignité en souffre. Nous avions une éducation du regard, on nous propose une procédure. L’une élève, l’autre présume la faute. Décadence.
Ce fond touche le sport plus qu’aucune autre activité. Aux premiers Jeux d’Olympie, les athlètes concouraient nus : le mot même de gymnase vient du grec qui signifie « nu ». L’exposition du corps à son sommet de force et d’harmonie n’est pas un dérèglement de l’esprit sportif, elle en est l’origine. Célébrer un corps qui court, saute et lance à la limite de ce que l’humain peut accomplir, c’est ce que le sport donne à voir depuis vingt-cinq siècles. Une règle qui apprend à s’en méfier ne protège pas l’esprit olympique, elle le renie.
Vient enfin la question que personne ne pose : qui paie ? L’Union européenne de radio-télévision n’est pas une institution européenne. C’est une association de droit privé suisse, installée près de Genève, qui réunit les radiodiffuseurs publics d’une cinquantaine de pays. Elle vit des cotisations de ses membres, parmi lesquels France Télévisions et Radio France, dotés de 3,9 milliards d’euros de fonds publics en 2026. Sa présidence est d’ailleurs exercée par la présidente-directrice générale de France Télévisions. Au moment où l’on demande à l’audiovisuel public 86 millions d’euros d’économies, on a donc trouvé les moyens de produire vingt-trois pages sur la façon de filmer un saut en hauteur, sans jamais interroger le contribuable. Démocratie.
On mesure alors l’exacte hiérarchie des priorités. Selon l’Arcom, plus de deux millions de mineurs français consultent chaque mois des sites pornographiques. Deux millions. C’est là que se joue réellement le rapport de notre jeunesse au corps, au consentement et au désir. Cette réalité mobilise infiniment moins d’énergie que le ralenti d’un 400 mètres haies. On régente ce qui est déjà respectable et encadré, on laisse prospérer ce qui ne l’est pas. Ce n’est pas de la pudeur, c’est du confort malsain : on intervient là où c’est facile et contreproductif.
Je ne prétends pas que des consignes de cadrage nous mènent au précipice. Les civilisations ne basculent pas d’un coup, elles cèdent par petites concessions, chacune raisonnable, dont l’addition finit par tout changer.
Je refuse cependant que des règles touchant à la représentation du corps humain, donc à ce que nous tenons pour beau et pour digne, soient écrites hors de tout débat, par une association privée, avec l’argent des Français, puis présentées comme une évidence technique égalitariste. Que l’UER édicte ce qu’elle veut pour ses adhérents, c’est son affaire. Qu’elle le fasse avec nos impôts et au nom d’un progrès dont personne n’a délibéré, c’est la nôtre.
Cette semaine à Birmingham, des athlètes exceptionnels vont courir, sauter et lancer. Le mieux que nous ayons à faire est de les regarder, avec admiration.
Alexandre Allegret-Pilot
Député du Gard
